Bains de la Caille : Sources chaudes et thermes abandonnés
- Par Nature Source Chaude
- Publié le
- Mis à jour le 24 juin 2026
Au fond des gorges des Usses, entre Cruseilles et Allonzier-la-Caille, en Haute-Savoie, la fontaine de Cherpié garde les traces d’un passé thermal presque effacé. La végétation a repris les lieux, mais la source, elle, continue de s’écouler inlassablement.
Malgré un accès difficile, ses eaux alcalines et sulfureuses ont longtemps attiré les visiteurs. Elles ont fait la renommée d’une station thermale aujourd’hui fantôme, dont il ne reste que quelques vestiges.
Je vous emmène explorer les Bains de la Caille, là où l’histoire se mêle encore à l’odeur du soufre et au grondement du torrent.
AU SOMMAIRE :
Du vertige du pont à l'abîme des gorges
L’aventure commence souvent par le pont de la Caille. Le pont Charles-Albert, inauguré en 1839 et classé monument historique, est suspendu à 147 mètres au-dessus du torrent. Depuis son tablier, on mesure déjà la profondeur des gorges des Usses et l’isolement dans lequel se trouvaient les anciens bains.
Depuis Cruseilles, il faut traverser le pont pour rejoindre la rive opposée. Un peu plus loin débute le chemin des bains, qui se prolonge par une large allée bordée d’arbres et descend progressivement vers le fond de la gorge.
La descente demande aujourd’hui de l’attention. Le sentier est par endroits dégradé, avec des éboulements, des arbres couchés et des blocs de roche sur le passage. Il descend en lacets jusqu’au vieux pont de pierre, qui marque l’entrée de l’ancien domaine thermal.
Grandeur et décadence d'une station thermale
La genèse : des baraques au pied du pont
Connue depuis longtemps au fond des gorges, la source chaude de Cherpié sort vraiment de l’ombre au XIXe siècle. Son eau, autour de 30 °C, alcaline et sulfureuse, attire alors l’attention dans un site pourtant difficile d’accès.
En 1825, Michel Baussand construit les premières baraques en bois, puis une maçonnerie légère en 1827. Nous avons la chance de disposer de témoignages visuels de cette époque grâce à Jean-François Burdallet, dont les lithographies de 1838 montrent les débuts des Bains de la Caille.
Sur la première, on distingue les modestes baraquements thermaux dominés par le chantier du pont de la Caille, dont on aperçoit à peine le début de la culée droite. Sur la seconde, la vue est prise depuis cette même culée : on y voit le torrent des Usses et, en contrebas, l’établissement thermal, minuscule face aux parois de la gorge.
L’âge d’or : une cité dans la gorge
Le tournant survient en 1847, avec la découverte de vestiges de bains romains et le rachat du site par le chanoine Crozet-Mouchet.
Le simple sentier réservé aux plus courageux ne suffit plus. Une route carrossable est ouverte et, en 1852, un complexe thermal est inauguré devant plus de 1 000 personnes. Au fond du ravin s’organise alors un petit monde à part, avec chapelle, écuries, cuisines, salles à manger, salons de jeux et cabinets médicaux.
L’établissement se divise en deux bâtiments principaux, de part et d’autre de la passerelle.
Le « Château »
Situé sur la rive droite, aujourd’hui disparu, il formait le cœur médical du site. Bâti au-dessus de la source la plus sulfurée, il comptait 12 cabines et 8 chambres. Les malades souffrant de la poitrine y dormaient pour respirer toute la nuit les émanations sulfureuses.
Les « Galeries »
Situé sur la rive gauche et toujours debout aujourd’hui, c’est le grand bâtiment en ruine encore visible sur place. Il abritait 15 cabines de bains au rez-de-chaussée, des dortoirs sous les toits et, au premier étage, une longue galerie de promenade pour les jours de pluie.
Ce que racontent encore les murs
Même dépouillée de son mobilier, l’architecture continue de parler. Dans la partie basse du bâtiment, sous le palier supérieur, deux inscriptions subsistent encore au-dessus des anciennes ouvertures :
- un hommage aux fondateurs ;
- une devise spirituelle rappelant qu’à côté des maux, Dieu mit le remède.
Au rez-de-chaussée, de chaque côté du bâtiment, on distingue encore deux grands bassins désaffectés, vestiges silencieux des soins d’autrefois.
La vie de château et le déclin
Dans les années 1870, la station accueillait environ 120 curistes par saison. Les gravures anciennes montrent un établissement soigné, fréquenté par une bourgeoisie venue chercher à la fois les eaux, le repos et une certaine vie mondaine.
Mais la mode évolue. Les grandes stations thermales misent de plus en plus sur les casinos, les spectacles et les loisirs. La Caille tente de suivre le mouvement en transformant son bâtiment administratif en casino.
L’effort arrive tard. Après la Première Guerre mondiale, la famille Mantilleri tente encore une relance avec une centrale électrique, des bals, des concerts et des courts de tennis. Malgré ces efforts, l’isolement du site finit par l’emporter. L’activité cesse définitivement en 1960.
Les sources sulfureuses : entre géologie et technique
Les deux sources qui sourdent sur le versant de la Caille ne sont plus exploitées, mais elles racontent encore très bien l’histoire hydrogéologique du lieu.
Une eau encore active, mais refroidie en surface
À l’origine, le débit cumulé des deux sources atteignait environ 100 litres par minute, avec une température de sortie autour de 30 °C. Aujourd’hui, le constat est différent : le débit paraît réduit et l’eau mesurée sur place n’atteint plus qu’environ 21 °C.
Le paradoxe n’est qu’apparent. Une source thermale libre, bien alimentée, peut rester stable pendant très longtemps, avec une température, un débit et une composition assez constants. C’est même l’une des raisons pour lesquelles certaines sources naturelles sont connues depuis des siècles.
Mais aux Bains de la Caille, la source n’émerge plus dans des conditions simples. Elle passe par un captage autrefois aménagé, puis abandonné. Privé de maintenance, l’ouvrage a pu se colmater progressivement : sédiments, dépôts minéraux, racines et infiltrations modifient peu à peu la remontée de l’eau.
C’est là que le captage change tout. Une fois l’eau thermale conduite, enfermée ou déviée par un aménagement humain, la sortie en surface dépend aussi de l’état de cet ouvrage. Si le passage se bouche, si le débit profond diminue ou si des eaux plus superficielles se mêlent à l’émergence, l’eau qui arrive au jour peut être plus froide que la source profonde elle-même.
Ce n’est donc pas forcément la source en profondeur qui a perdu sa chaleur. Ce sont plutôt les conditions de captage, de remontée et de sortie qui semblent s’être dégradées avec le temps.
1. La source principale (ancien Château)
Une fois la passerelle métallique franchie, on découvre la première source, qui s’écoule encore librement dans la forêt.
Le bassin, bien que petit, atteint environ 1 mètre de profondeur. Il est ceint des vestiges du Château : un mur de plus de deux mètres se dresse dans son dos, et tout autour, les anciennes maçonneries affleurent encore au-dessus du sol. Ce n’est pas un emplacement anodin : c’est précisément dans ce bâtiment que les gaz sulfureux étaient autrefois captés et concentrés.
L’odeur ne laisse aucun doute. Le soufre s’impose dès l’approche, avec cette forte senteur d’œuf pourri caractéristique des eaux très sulfureuses.
En regardant de près, un autre détail apparaît. Depuis la destruction du bâtiment, la source reçoit de nouveau la lumière. Une fine pellicule blanchâtre et visqueuse longe la surface de l’eau contre les vieux murs. Là où l’eau déborde et s’écoule hors du bassin, cette matière s’étire sur la pierre jusqu’au sol de la forêt.
Cette glairine, matière mucilagineuse associée à certaines eaux sulfureuses, n’est pas un simple dépôt : c’est l’une des formes visibles de la vie microscopique de la source.
La démolition du Château n’a pas rendu la source sauvage : le captage existe toujours. Mais elle lui a rendu l’essentiel en surface : la lumière, les échanges gazeux avec l’air, les matières organiques venues de la forêt. Tout ce qu’un bâtiment empêchait.
2. La citerne et la seconde source
À quelques dizaines de mètres, face à l’établissement principal, se trouve une citerne de 15 000 litres. Elle servait à stocker l’eau qui coulait la nuit afin d’assurer les besoins de la journée.
Cette seconde source provient du même gisement, mais son odeur de soufre semble moins prononcée. Sa température est elle aussi d’environ 21 °C. Son trop-plein s’échappe par le mur avant de rejoindre le torrent des Usses.
Le problème technique : plomb et chauffage artificiel
L’exploration des lieux rappelle aussi les contraintes techniques de l’époque.
Le problème du plomb
À l’époque, l’eau était acheminée vers les baignoires par des tuyaux en plomb. On sait aujourd’hui que ce matériau pouvait altérer la qualité de l’eau, en plus de poser un problème sanitaire.
Le chauffage artificiel
Au XIXe siècle, avec une eau autour de 30 °C, un bain vraiment chaud nécessitait déjà un complément de chauffage. Aujourd’hui, avec une eau mesurée autour de 21 °C, l’écart est encore plus évident. Dans l’ancien établissement, l’eau devait donc passer par une chaudière avant d’être utilisée en baignoire.
C’était tout le dilemme du lieu : pour rendre le bain plus confortable, il fallait conduire, stocker et chauffer l’eau. Mais à force de la manipuler, peut-on encore parler d’un soin pris à la source ?
Nature de l'eau et vertus thérapeutiques
Malgré ces limites techniques, l’eau de la Caille restait remarquable. Sa composition était souvent rapprochée de celle de grandes eaux sulfurées des Pyrénées, notamment celles de Bagnères-de-Luchon. Avec un pH autour de 9, elle était nettement alcaline.
Il faut donc éviter de la juger comme une simple eau de consommation. Une eau thermale vaut justement par ce qui la distingue : sa température, ses gaz, son odeur, sa minéralisation, sa réaction au contact de l’air. À la Caille, on ne cherchait pas une eau neutre, mais une eau marquée, utilisée pour ses propriétés propres.
Carte d’identité de l’eau
- Minéralisation : très faible ;
- pH : alcalin, autour de 9 ;
- Type chimique : eau sulfurée sodique ;
- Magnésium : présent à l’état de traces.
Usages historiques
Les eaux de la Caille étaient réputées pour accompagner :
- les affections cutanées ;
- les rhumatismes chroniques ;
- certaines maladies respiratoires ;
- les engorgements glandulaires.
Carnet de visite & accès
Si vous souhaitez marcher sur les traces des curistes du XIXe siècle, voici les informations pratiques à connaître.
Informations pratiques pour visiter les Bains de la Caille
Localisation : entre Cruseilles et Allonzier-la-Caille, en contrebas du pont de la Caille.
Carte : l’ancien établissement et les sources figurent sur les cartes IGN locales.
Accès : le chemin descend fortement vers les gorges. Il peut être encombré par des branches, des blocs ou des passages dégradés. De bonnes chaussures de marche sont indispensables.
Prudence : les bâtiments sont en ruine. Ne vous aventurez pas à l’intérieur. Les passerelles métalliques sont vétustes et certains passages peuvent être dangereux. Restez sur les zones accessibles, respectez les lieux et ne laissez aucune trace de votre passage.

4 réflexions au sujet de “Bains de la Caille : Sources chaudes et thermes abandonnés”
Bonjour et bravo pour votre blog très documenté. Je suis en train de m’en inspirer pour évoquer les Bains de la Caille.
Bonjour Elusia
Ravi que cela puisse vous aider 🙂 pour votre blog.
Merci pour votre retour.
tres touchant votre temoignage. Moi suis tres attaché à ma région , cela me fait plaisir de voir tout ça. En plus monsieur Baussand et surement de ma famille par alliance. Si des gens fortunés pouvaient les restaurer , cela serait un rêve
Merci pour votre compliment ! Quelle ne fut pas ma surprise lors de ma visite : auparavant, c’était une cité thermale ! Ce qu’il en reste peine à raviver la nostalgie d’une époque disparue à jamais.