Bains de la Caille : Sources chaudes et thermes abandonnés
- Par Nature Source Chaude
- Publié le
- Mis à jour le 21 mars 2026
Au fond des gorges des Usses, à la frontière entre Cruseilles et Allonzier-la-Caille en Haute-Savoie, dort un secret oublié. Bien avant que la nature ne reprenne ses droits, la source dite fontaine de Cherpié attirait déjà les foules.
Malgré une situation géographique difficile, ces eaux alcalines et sulfureuses ont fait la renommée d’une station thermale aujourd’hui fantôme. Je vous emmène explorer les ruines des Bains de la Caille, là où l’histoire se mêle encore à l’odeur du soufre et au grondement du torrent.
AU SOMMAIRE :
Du vertige du pont à l'abîme des gorges
L’aventure commence souvent par un vertige. Celui que procure le pont Charles-Albert, plus connu sous le nom de pont de la Caille, inauguré en 1839 et aujourd’hui classé monument historique. Suspendu à 147 mètres au-dessus du torrent, cet ouvrage spectaculaire offre une vue saisissante sur la vallée encaissée.
Depuis Cruseilles, il faut traverser ce pont impressionnant pour rejoindre la rive opposée. Un peu plus loin débute le chemin des bains, qui se prolonge par une large allée bordée d’arbres plongeant vers les entrailles de la gorge.
Note aux explorateurs : la descente est aujourd’hui chaotique. Éboulements, arbres couchés et blocs de roche rappellent la rudesse du terrain. Le sentier descend en lacets jusqu’au vieux pont de pierre, qui marque l’entrée de l’ancien domaine thermal.
Grandeur et décadence d'une station thermale
La genèse : des baraques au pied du pont
Depuis des temps immémoriaux, une source chaude à 30°C, alcaline et sulfureuse, était connue au fond de cette gorge hostile. C’est au XIXe siècle qu’elle sort de l’oubli.
En 1825, Michel Baussand construit les premières baraques en bois, puis une maçonnerie légère en 1827. Nous avons la chance de disposer de témoignages visuels de cette époque grâce à Jean-François Burdallet (1838), dont les lithographies nous livrent deux scènes saisissantes.
Sur la première, on distingue les modestes baraquements thermaux dominés par le chantier titanesque du Pont de la Caille, dont on aperçoit à peine le début de la culée droite. Sur la seconde, la vue est prise depuis cette même culée : on y voit le torrent des Usses et, en contrebas, l’établissement thermal qui semble minuscule face à l’immensité du paysage.
L’âge d’or : une cité dans la gorge
Le véritable tournant survient en 1847, avec la découverte de vestiges de bains romains et le rachat du site par le chanoine Crozet-Mouchet.
Fini le simple sentier réservé aux plus hardis. Une route carrossable est ouverte et, en 1852, un véritable complexe thermal est inauguré devant plus de 1 000 personnes. Au fond du ravin s’organise alors une petite société autonome, avec chapelle, écuries, cuisines, salles à manger, salons de jeux et cabinets médicaux.
L’établissement se divisait en deux bâtiments principaux, de part et d’autre de la passerelle :
1. Le “Château”
Situé sur la rive droite, aujourd’hui disparu, c’était le cœur médical du site. Bâti au-dessus de la source la plus sulfurée, il comptait 12 cabines et 8 chambres. Les malades souffrant de la poitrine y dormaient pour respirer toute la nuit les émanations sulfureuses.
2. Les “Galeries”
Situé sur la rive gauche et toujours debout aujourd’hui, c’est le grand bâtiment en ruine encore visible. Il abritait 15 cabines de bains au rez-de-chaussée, des dortoirs sous les toits et, au premier étage, une longue galerie de promenade pour les jours de pluie.
Ce que racontent encore les murs
Même dépouillée de son mobilier, l’architecture continue de parler. Sous l’escalier du bâtiment subsistent encore deux inscriptions latines :
- un hommage aux fondateurs ;
- une devise spirituelle rappelant que Dieu a fait jaillir les sources à côté du mal pour offrir le remède.
Au rez-de-chaussée, de chaque côté du bâtiment, on distingue encore deux grands bassins désaffectés, vestiges silencieux des soins d’autrefois.
La vie de château et le déclin
Dans les années 1870, la station accueillait environ 120 curistes par saison. Les gravures anciennes montrent des lieux charmants et soignés, fréquentés par une bourgeoisie venue chercher à la fois la santé et la vie mondaine.
Mais la mode évolue. Les grandes stations se tournent vers les casinos, les spectacles et une sociabilité plus brillante. La Caille tente de suivre le mouvement en transformant son bâtiment administratif en casino Art Déco vers 1884.
L’effort arrive tard. Après la Première Guerre mondiale, la famille Mantilleri tente encore une relance avec une centrale électrique, des bals, des concerts et des courts de tennis. Malgré ces efforts, l’isolement du site finit par l’emporter. L’activité cesse définitivement en 1960.
Les sources sulfureuses : entre géologie et technique
Les deux sources qui sourdent sur le versant de la Caille ne sont plus exploitées, mais elles racontent encore très bien l’histoire hydrogéologique du lieu.
Une eau vivante, mais refroidie
À l’origine, le débit cumulé de ces deux sources atteignait environ 100 litres par minute, pour une température de sortie de 30 °C. Aujourd’hui, le constat est tout autre : le débit semble réduit et la température a chuté à 21 °C.
Il y a là un paradoxe seulement apparent. Une source thermale qui jaillit librement dans de bonnes conditions peut conserver très longtemps une grande stabilité de débit, de température et de composition. C’est d’ailleurs cette relative constance qui fait la valeur de nombreuses sources sauvages connues depuis des siècles.
Mais ici, il s’agit d’un captage autrefois aménagé puis abandonné. Privé de maintenance, l’ouvrage a pu se colmater progressivement : sédiments, dépôts minéraux et végétation modifient peu à peu les conditions d’écoulement. Le débit de l’eau chaude profonde diminue alors, et ce qui parvient encore à émerger peut davantage se mélanger aux infiltrations superficielles.
Ce n’est donc pas forcément la source elle-même qui “s’est refroidie”, mais plutôt les conditions de sa remontée qui se sont dégradées avec le temps.
1. La source principale (ancien Château)
Une fois la passerelle métallique franchie, on découvre la première source, qui s’écoule encore librement dans la forêt.
Le bassin, bien que petit, atteint environ 1 mètre de profondeur. Il est ceint des vestiges du Château : un mur de plus de deux mètres se dresse dans son dos, et tout autour, les anciennes maçonneries affleurent encore au-dessus du sol. Ce décor n’a rien d’anodin : c’est précisément dans ce bâtiment que les gaz sulfureux étaient autrefois captés et concentrés.
L’odeur ne laisse aucun doute. Le soufre s’impose dès l’approche, avec cette forte senteur d’œuf pourri caractéristique d’une eau très sulfureuse.
Mais le détail le plus fascinant apparaît lorsqu’on regarde de près. Depuis la destruction du bâtiment, la source est de nouveau exposée à la lumière. Une fine pellicule blanchâtre et visqueuse longe la surface de l’eau contre les vieux murs. Là où l’eau déborde et s’écoule hors du bassin, cette matière s’étire sur la pierre jusqu’au sol de la forêt.
On peut y voir ce que les anciens hydrologues appelaient la glairine, un dépôt mucilagineux typique de certaines eaux sulfureuses. Sa présence rappelle que la source n’est pas seulement un point d’eau chaude, mais aussi un milieu vivant. Il est probable que cette vie microscopique existait déjà au XIXe siècle, mais que l’obscurité du bâtiment en limitait au moins la part visible. Aujourd’hui, l’ouverture du site à la lumière rend ce phénomène beaucoup plus perceptible.
2. La citerne et la seconde source
À quelques dizaines de mètres, face à l’établissement principal, se trouve une citerne de 15 000 litres. Elle servait à stocker l’eau qui coulait la nuit afin d’assurer les besoins de la journée.
Cette seconde source provient du même gisement, mais son odeur de soufre semble moins prononcée. Sa température est elle aussi d’environ 21 °C. Son trop-plein s’échappe par le mur avant de rejoindre le torrent des Usses.
Le problème technique : plomb et chauffage artificiel
L’exploration des lieux rappelle aussi les contraintes techniques de l’époque.
1. Le problème du plomb
L’eau était acheminée vers les baignoires par des tuyaux en plomb. On sait aujourd’hui que ce matériau pouvait altérer la qualité de l’eau, en plus de poser un problème sanitaire.
2. Le chauffage artificiel
À 30 °C, et encore plus à 21 °C, l’eau restait trop tiède pour offrir un bain vraiment confortable. Elle devait donc passer par une chaudière.
C’était tout le dilemme du lieu : pour améliorer le confort, il fallait chauffer et stocker l’eau, mais ces manipulations faisaient perdre une partie des gaz et de la dynamique propre à la source.
Nature de l'eau et vertus thérapeutiques
Malgré ces limites techniques, l’eau de la Caille restait remarquable. Sa composition était souvent rapprochée de celle des grandes eaux sulfurées des Pyrénées, notamment celles de Bagnères-de-Luchon. Avec un pH autour de 9, elle se situait très au-dessus des repères habituellement associés à l’eau potable.
On répète souvent qu’une eau “idéale” devrait afficher un pH de 7. En réalité, cette référence relève surtout de contraintes de distribution et de traitement des eaux en réseau. Elle ne suffit pas à juger la valeur d’une eau thermale naturelle. L’histoire du thermalisme montre au contraire que certaines eaux très minéralisées, plus acides ou plus alcalines, ont précisément bâti leur réputation sur ce qui les rendait atypiques.
L’eau de la Caille en est une bonne illustration. Naturellement alcaline, issue des profondeurs et utilisée pour ses propriétés propres, elle rappelait qu’une eau thermale ne se mesure pas à l’aune d’une simple eau de consommation courante. Ici, on ne recherchait pas la neutralité, mais une personnalité chimique affirmée.
Carte d’identité de l’eau
Minéralisation : très faible
pH : alcalin, autour de 9
Type chimique : sulfurée sodique marquée
Magnésium : présent à l’état de traces
Les indications historiques
Ces eaux étaient réputées pour accompagner les affections cutanées, les rhumatismes chroniques, les maladies respiratoires et les engorgements glandulaires.
Carnet de visite & accès
Si vous souhaitez marcher sur les traces des curistes du XIXe siècle, voici les informations pratiques à connaître.
- Localisation : entre Cruseilles et Allonzier-la-Caille, en contrebas du pont de la Caille
- Carte : l’ancien établissement et les sources figurent sur les cartes IGN locales
- Accès : le chemin est pentu, parfois encombré et demande de bonnes chaussures de marche
- Prudence : les bâtiments sont des ruines. Il est dangereux de s’aventurer à l’intérieur. Les passerelles métalliques sont vétustes. Respectez ce lieu chargé d’histoire et ne laissez aucune trace de votre passage.

4 réflexions au sujet de “Bains de la Caille : Sources chaudes et thermes abandonnés”
Bonjour et bravo pour votre blog très documenté. Je suis en train de m’en inspirer pour évoquer les Bains de la Caille.
Bonjour Elusia
Ravi que cela puisse vous aider 🙂 pour votre blog.
Merci pour votre retour.
tres touchant votre temoignage. Moi suis tres attaché à ma région , cela me fait plaisir de voir tout ça. En plus monsieur Baussand et surement de ma famille par alliance. Si des gens fortunés pouvaient les restaurer , cela serait un rêve
Merci pour votre compliment ! Quelle ne fut pas ma surprise lors de ma visite : auparavant, c’était une cité thermale ! Ce qu’il en reste peine à raviver la nostalgie d’une époque disparue à jamais.