Bains de la Caille : Sources chaudes et thermes abandonnés
- Par Nature Source Chaude
- Publié le
- Mis à jour le 3 janvier 2026
Au fond des gorges des Usses, à la frontière entre Cruseilles et Allonzier-la-Caille (Haute-Savoie), dort un secret oublié. Bien avant que la nature ne reprenne ses droits, la source dite « fontaine de Cherpié » attirait les foules.
Malgré une situation géographique hostile, ces eaux alcalines et sulfureuses ont fait la gloire d’une station thermale aujourd’hui fantôme. Je vous emmène explorer les ruines des Bains de la Caille, où l’histoire se mêle aux vapeurs de soufre.
AU SOMMAIRE :
Du vertige du pont à l'abîme des gorges
Depuis Cruseilles, il faut traverser le majestueux ouvrage pour rejoindre la rive opposée. C’est un peu plus loin que débute la route nommée « chemin des bains ». Elle se prolonge ensuite par une large allée bordée d’arbres qui plonge vers les entrailles de la gorge.
• Note aux explorateurs : La descente est aujourd’hui chaotique. Éboulements, arbres déracinés et débris de roche témoignent de la rudesse du terrain. Le chemin descend prudemment, en zigzags, jusqu’au vieux pont de pierre qui marque l’entrée de l’ancien domaine thermal.
Grandeur et décadence d'une station thermale
La genèse : des baraques au pied du pont
Depuis des temps immémoriaux, une source chaude (30°C), alcaline et sulfureuse, était connue au fond de cette gorge hostile. Mais c’est au XIXe siècle qu’elle sort de l’oubli.
En 1825, Michel Baussand construit les premières baraques en bois, puis une maçonnerie légère en 1827. Nous avons la chance d’avoir des témoignages visuels de cette époque grâce à Jean-François Burdallet (1838). Ses lithographies nous montrent deux scènes saisissantes :
• Sur la première, on distingue les modestes baraquements thermaux dominés par le chantier titanesque du Pont de la Caille, dont on aperçoit à peine le début de la culée droite.
• Sur la seconde, la vue est prise depuis cette même culée : on y voit le torrent des Usses et, en contrebas, l’établissement thermal qui semble minuscule face à l’immensité du paysage.
L'Âge d'Or : Une ville dans la gorge (1852)
Le tournant s’opère en 1847 avec la découverte de vestiges de bains romains (preuve antique de la qualité des eaux) et le rachat du site par le chanoine Crozet-Mouchet.
Fini le sentier vertigineux réservé aux aventuriers ! Une route carrossable est percée et, en 1852, un véritable complexe est inauguré devant plus de 1 000 personnes. C’est une société autonome qui s’organise au fond du ravin : chapelle, écuries, cuisines, salles à manger pour 150 convives, salons de jeux et cabinets médicaux.
L’établissement thermal se divisait alors en deux bâtiments principaux, de part et d’autre de la passerelle :
1. Le « Château » (Rive droite – Aujourd’hui disparu) : C’était le cœur médical. Situé sur la source la plus sulfurée, il comptait 12 cabines et 8 chambres à l’étage. Sa particularité ? Il offrait aux « poitrinaires » (tuberculeux) une thérapie unique : dormir au-dessus de la source pour aspirer toute la nuit le gaz sulfureux (l’odeur d’œuf pourri) réputé nettoyer les poumons.
2. « Les Galeries » (Rive gauche – Toujours debout) : C’est le grand bâtiment en ruine que vous voyez aujourd’hui. Il abritait 15 cabines de bains au rez-de-chaussée, des dortoirs pour les domestiques sous les toits et, au premier étage, une longue galerie de promenade permettant aux curistes de marcher à l’abri les jours de pluie.
Ce que racontent les murs (Exploration)
Si l’intérieur a été dépouillé de tout mobilier, l’architecture parle encore. Sous l’escalier du bâtiment restant, deux inscriptions latines ont survécu au temps :
• À gauche, un hommage aux fondateurs : « SANITATI PUBLICO… BAUSSAND MIKAEL ET CROSET-MOUCHET, 1848 ».
• À droite, une devise spirituelle partiellement effacée : « BÉNI SOIT DIEU QUI FIT JAILLIR LES SOURCES. À CÔTÉ DES MAUX, IL MIT LE REMÈDE ».
Au rez-de-chaussée, de chaque côté du bâtiment, subsistent deux grands bassins désaffectés, tristes vestiges des soins d’autrefois.
La vie de château et le déclin
Dans les années 1870, la station accueillait environ 120 curistes par saison (de fin mai aux premiers froids). Les gravures de l’époque nous montrent des lieux charmants, meublés avec soin, où la bourgeoisie et l’aristocratie venaient chercher la santé mais aussi la vie de salon.
Mais la mode change. Dès le Second Empire, les curistes délaissent les salons feutrés pour l’excitation des casinos. La Caille s’adapte tardivement en transformant son bâtiment administratif en un somptueux casino Art Déco vers 1884.
Le dernier soubresaut et la fin
La Première Guerre mondiale brise cet élan. En 1923, la famille Mantilleri tente de relancer la machine en modernisant le site : installation d’une centrale électrique (révolutionnant l’éclairage autrefois à la bougie ou au pétrole), bals, concerts et courts de tennis. Malgré ces efforts pour suivre la cadence des grandes villes d’eaux, l’isolement du site l’emporte. L’activité cesse définitivement en 1960, laissant la nature et le silence reprendre leurs droits.
Les sources sulfureuses : entre géologie et technique
Les deux sources qui sourdent sur le versant de la Caille ne sont plus exploitées, mais elles racontent encore l’histoire hydrogéologique du lieu.
Une eau vivante mais refroidie
À l’origine, le débit cumulé de ces deux sources était d’environ 100 litres par minute, avec une température de sortie de 30°C. Aujourd’hui, le constat est différent : le débit semble réduit et la température a chuté à 21°C.
Pourquoi ce refroidissement ? Il existe une règle en hydrogéologie : une eau thermale reste constante (débit/température) tant qu’elle n’est pas perturbée par un séisme ou… un mauvais captage. Ici, c’est l’abandon qui est en cause. Les installations étant détruites, la source n’est plus protégée hermétiquement. L’eau thermale se mélange désormais aux eaux froides de surface avant de sortir, perdant ainsi sa chaleur originelle.
1. La source principale (ex-Château)
Une fois la passerelle métallique un peu branlante traversée, on remarque immédiatement la première source s’écoulant dans la forêt.
• Le bassin : Bien que petit, il atteint environ 1 mètre de profondeur.
• L’odeur : Elle dégage une forte odeur d’œuf pourri (hydrogène sulfuré), signe indéniable d’un degré de sulfuration très élevé. C’est d’ailleurs pour cette raison que le bâtiment du « Château » avait été construit juste au-dessus : pour capter ces gaz précieux.
• La vie microscopique (La Glairine) : Depuis que le bâtiment a été détruit, la source est de nouveau baignée de lumière. Cela a permis le retour de la glairine, cette substance blanchâtre et visqueuse visible sur les parois. Il s’agit d’un amas de bactéries et de micro-organismes qui possèdent des propriétés antibiotiques, anti-inflammatoires et cicatrisantes. L’eau est donc biologiquement différente aujourd’hui de celle qui était enfermée dans le noir au XIXe siècle.
Libérée du bâtiment qui l’enfermait (« Le Château »), la source profite à nouveau de la lumière, favorisant une biodiversité microbienne unique.
2. La Citerne et la seconde source
À quelques dizaines de mètres, face à l’établissement principal, trône une citerne de 15 000 litres. Elle servait à stocker l’eau qui coulait la nuit pour assurer les besoins de la journée. Cette seconde source provient du même gisement mais présente une odeur de soufre moins prononcée et une température identique de 21°C (probablement refroidie par le stockage). Son trop-plein s’échappe par le mur pour finir dans le torrent des Usses.
Le problème technique : Plomb et chauffage artificiel
L’exploration des lieux révèle les contraintes techniques de l’époque, qui n’étaient pas sans conséquence sur la qualité du soin :
1. Le problème du plomb : L’eau était acheminée vers les baignoires via des tuyaux en plomb. Or, on sait aujourd’hui que le plomb altère la qualité de l’eau thermale (en plus d’être toxique) et conduit mal la chaleur, contrairement à des conduites en terre cuite ou en bois.
2. Le chauffage artificiel : À 30°C (et encore moins à 21°C), l’eau était trop tiède pour un bain confortable. Elle passait donc par une chaudière.
• Le dilemme : En chauffant l’eau artificiellement et en la stockant, on perdait une partie des gaz et de « l’énergie vitale » de la source. Les curistes profitaient de la chaleur, mais les propriétés thérapeutiques intrinsèques étaient sans doute amoindries par rapport à une source jaillissant naturellement à 40°C.
Nature de l'eau et vertus thérapeutiques
Malgré ces aléas techniques, l’eau de la Caille reste exceptionnelle. Sa composition minérale est comparable à celle des célèbres sources de Bagnères-de-Luchon (les plus sulfurées des Pyrénées).
Carte d’identité de l’eau :
• Minéralisation : Très faible.
• pH : Alcalin (voisin de 9).
• Type chimique : Sulfurée sodique marquée.
• Magnésium : Présent à l’état de traces.
Les indications historiques : Ces eaux étaient réputées pour soigner :
• Les affections cutanées.
• Les rhumatismes chroniques.
• Les maladies respiratoires (larynx et poitrine).
• Les engorgements glandulaires.
Carnet de visite & Accès
Si vous souhaitez marcher sur les traces des curistes du XIXe siècle, voici quelques informations pratiques.
• Localisation : Entre Cruseilles et Allonzier-la-Caille, en contrebas du Pont de la Caille.
• Carte : L’ancien établissement et les sources sont indiqués sur les cartes IGN locales.
• Accès : Le chemin est pentu et parfois encombré. Chaussures de marche indispensables.
• ⚠️ Prudence : Les bâtiments sont des ruines. Il est dangereux de s’aventurer à l’intérieur (risques d’effondrement). Les passerelles métalliques sont vétustes. Respectez ce lieu chargé d’histoire et ne laissez aucune trace de votre passage.

4 réflexions au sujet de “Bains de la Caille : Sources chaudes et thermes abandonnés”
Bonjour et bravo pour votre blog très documenté. Je suis en train de m’en inspirer pour évoquer les Bains de la Caille.
Bonjour Elusia
Ravi que cela puisse vous aider 🙂 pour votre blog.
Merci pour votre retour.
tres touchant votre temoignage. Moi suis tres attaché à ma région , cela me fait plaisir de voir tout ça. En plus monsieur Baussand et surement de ma famille par alliance. Si des gens fortunés pouvaient les restaurer , cela serait un rêve
Merci pour votre compliment ! Quelle ne fut pas ma surprise lors de ma visite : auparavant, c’était une cité thermale ! Ce qu’il en reste peine à raviver la nostalgie d’une époque disparue à jamais.