Source chaude : son sol abrite un microbiote vital
- Par Nature Source Chaude
- Publié le
- Mis à jour le 28 mars 2026
AU SOMMAIRE :
Le sol, base de tout le reste
Quand on parle d’une source chaude, on pense presque toujours à l’eau. C’est elle que l’on voit, que l’on touche, que l’on sent. Pourtant, pour comprendre une source, il faut commencer plus bas : il faut regarder le sol.
Le sol n’est pas un simple support. C’est une couche vivante, active, qui conditionne ce qui pousse, ce qui filtre, ce qui retient l’eau, ce qui la transforme, et une partie de ce qui lui donne son identité. Sans sol vivant, pas de végétation stable, pas de cycle efficace de la matière organique, pas de véritable fertilité [1][2].
Dans le cas d’une source chaude, cette idée devient encore plus importante. L’eau n’émerge jamais seule. Elle rencontre un milieu, une texture, une chimie, une communauté vivante. Et c’est dans cette rencontre que se joue une partie de son originalité.
Sous nos pieds, une biodiversité immense
Quand on parle de biodiversité, on pense spontanément aux arbres, aux fleurs, aux oiseaux ou aux insectes. Pourtant, une très grande part du vivant se trouve dans l’invisible.
Un seul gramme de sol peut contenir des milliards de micro-organismes : bactéries, archées, champignons, protistes, virus. Les chiffres varient selon les sols et selon les méthodes de mesure, mais le constat est toujours le même : le sol est l’un des milieux biologiquement les plus denses qui existent [1][2].
Cette abondance ne se répartit pas au hasard. Les couches superficielles, riches en matière organique, sont généralement les plus actives. La litière et les premiers centimètres du sol concentrent une vie intense, nourrie par les feuilles mortes, les racines, l’humidité et les échanges permanents avec l’air.
Un sol vivant rend des services invisibles, mais essentiels
Les micro-organismes du sol ne sont pas là “en plus”. Ils font fonctionner le milieu.
Ils participent à la décomposition de la matière organique, à la formation de l’humus, au recyclage des nutriments, à la stabilité de la structure du sol, à la rétention de l’eau, à la dégradation de certains polluants, et à la production de nombreuses molécules biologiquement actives [2].
L’un des lieux les plus fascinants est la rhizosphère, c’est-à-dire la zone tout autour des racines. C’est là que se jouent certains des dialogues les plus étroits entre plantes et micro-organismes. Les racines nourrissent et sélectionnent une partie de ces communautés, et en retour, ces microbes aident à la nutrition, à la tolérance au stress et à la défense contre les pathogènes [3].
Autrement dit, un sol vivant ne sert pas seulement de base. Il agit comme une matrice écologique au service de tout ce qui l’entoure.
Ce qui change quand une source chaude traverse un sol
Lorsqu’une source chaude émerge, elle ne traverse pas un sol neutre. Elle le transforme, et elle est transformée en retour.
La chaleur, la chimie de l’eau, les gaz dissous, le pH, les minéraux et les gradients d’oxygène imposent des contraintes particulières. Toutes les espèces ne les supportent pas. Ce milieu sélectionne donc des communautés adaptées, souvent thermophiles, parfois capables de tirer leur énergie de composés minéraux plutôt que de la lumière [4].
C’est un point important : dans une source chaude, les communautés du sol ou du sédiment ne sont pas forcément les mêmes que celles de l’eau. Une étude menée à Great Boiling Spring a bien montré que les communautés sédimentaires étaient distinctes de celles de l’eau, et que la température restait l’un des grands facteurs qui organisent leur diversité [4].
Cela change la manière de voir une source. On ne parle plus simplement d’une eau chaude, mais d’un système thermique complet, structuré par des gradients.
Température, chimie, gradients : la grande organisation invisible
Dans une source chaude, la température ne reste jamais parfaitement homogène. L’eau se refroidit au fil du parcours, la surface n’a pas la même chaleur que le fond, et le sol proche du point d’émergence n’a pas la même chimie que les zones plus éloignées.
Ces gradients font beaucoup. Ils trient les espèces, déplacent les équilibres chimiques et changent la manière dont les communautés s’organisent. En règle générale, plus on s’éloigne des conditions les plus extrêmes, plus la diversité tend à s’élargir. Ce n’est pas une règle absolue, mais c’est une tendance souvent observée dans les systèmes géothermaux [4][5].
La composition de l’eau compte aussi : pH, bicarbonates, sulfures, fer, silice, sodium, éléments traces… Tous ces paramètres orientent la structure des communautés microbiennes. Dans certaines sources, la chimie est presque aussi déterminante que la température elle-même [5].
Les biofilms : la vraie peau vivante des sources chaudes
Un point manque souvent dans les articles sur les sources chaudes : le rôle des biofilms.
Un biofilm n’est pas une simple pellicule de microbes flottant dans l’eau. C’est une communauté fixée, organisée et stable, qui se développe sur les surfaces : le sol, les sédiments, les pierres, les dépôts minéraux ou les parois du bassin. Autrement dit, dans une source chaude, une grande partie de la vie microbienne se trouve moins dans l’eau libre que sur et dans le milieu lui-même [4][6].
C’est là que tout devient plus concret : une source chaude n’est pas seulement remplie de microbes en suspension. Elle possède aussi une sorte de peau vivante, faite de tapis microbiens, de pellicules adhérentes et de biofilms qui colonisent les interfaces entre l’eau, le sol, les minéraux et les gaz [6].
La lumière n’intervient pas partout de la même manière. Elle compte surtout à la surface, dans les zones où se développent des communautés phototrophes. Mais beaucoup d’autres micro-organismes des sources chaudes n’en ont pas besoin : ils vivent plus profondément, dans les sédiments ou dans des zones pauvres en lumière, en tirant leur énergie de la chimie du milieu et des gradients d’oxydation-réduction [4][6].
Autrement dit, pour comprendre où se tient vraiment la vie d’une source chaude, il faut regarder non seulement l’eau, mais aussi le sol, les sédiments et toutes les surfaces colonisées qui l’entourent.
Travertins, tapis ferriques, dépôts : le vivant construit aussi
On a longtemps regardé les travertins, les dépôts ferriques ou les précipitations minérales des sources chaudes comme des phénomènes purement chimiques. Ce n’est plus une vision suffisante.
Les travaux récents vont dans le sens d’une co-construction : la chimie compte, bien sûr, mais les micro-organismes et leurs biofilms participent eux aussi à la précipitation, à la cohésion, à la texture et à l’évolution de certains dépôts. Cela a été montré pour des systèmes à travertins, notamment à Mammoth Hot Springs, où les microbes influencent la vitesse de croissance et la structure cristalline des dépôts [7]. En Italie, la Piscine Carletti à Viterbo en offre une image très parlante : là aussi, le travertin se forme à l’interface entre eau thermale, gaz dissous, surfaces minérales et communautés microbiennes organisées en biofilms [8]. Ce que l’on voit comme une simple croûte de pierre est donc souvent le résultat d’un dialogue continu entre la géochimie et le vivant.
Autrement dit, dans certaines sources chaudes, le vivant participe directement à la construction du sol.
Peut-on parler d’un microbiote de source chaude ?
Oui, à condition de rester précis.
On ne parle pas ici du microbiote au sens strictement médical d’un intestin humain. Mais on peut tout à fait parler d’un microbiote thermal ou d’un microbiote du sol de source chaude pour désigner une communauté vivante structurée, stable à une certaine échelle, liée à un milieu donné.
La grande synthèse publiée en 2022 sur plus de 70 sources chaudes d’Asie du Sud montre bien que ces sources présentent des profils microbiens distincts, avec des phylums dominants récurrents — autrement dit de grandes familles bactériennes — comme les Proteobacteria, les Firmicutes, les Bacteroidetes ou les Actinobacteria, selon la température et la chimie du site [5]. Chez l’être humain aussi, le microbiote s’organise autour de quelques grandes familles dominantes. Dans l’intestin, les deux plus abondantes sont généralement les Firmicutes et les Bacteroidetes, tandis que les Actinobacteria et les Proteobacteria restent présentes en proportions plus modestes mais régulières [12][13]. À l’échelle globale, le microbiote gastro-intestinal humain recense aujourd’hui 1057 espèces cultivées, tandis qu’une étude métagénomique fondatrice estimait qu’un individu en hébergeait au moins 160 et que l’ensemble de la cohorte portait entre 1000 et 1150 espèces bactériennes prévalentes [14][15].
L’exemple de Tapovan, en Inde, va dans le même sens. Dans le sol de cette source chaude, les auteurs ont identifié 14 phylums bactériens et 486 espèces, avec une dominance de Firmicutes, puis de Proteobacteria et de Thermi, dans un sol légèrement alcalin et riche en soufre [9]. Cela montre bien qu’une source chaude ne porte pas une vie microbienne diffuse et aléatoire, mais un écosystème structuré, parfois d’une très grande richesse, étroitement lié à son milieu.
Lorsqu’une source chaude est captée dans un bassin carrelé, l’eau ne circule plus de la même manière au contact de son sol d’origine. Elle perd alors une partie des interfaces naturelles où se développent les biofilms, les communautés microbiennes fixées et certains échanges minéraux. On peut donc raisonnablement penser qu’une source ainsi isolée est appauvrie par rapport à une émergence restée libre, non seulement sur le plan du microbiote, mais aussi sur celui de la diversité chimique que ce milieu vivant contribue à entretenir.
Ce que cette vie microscopique change vraiment
Pourquoi tout cela est-il important ? Parce qu’une source chaude n’est pas seulement définie par sa température ou par sa minéralité visible.
Elle est aussi façonnée par une vie discrète, souvent invisible, qui participe :
- aux équilibres chimiques du milieu ;
- à la transformation de certains minéraux ;
- à la stabilité des biofilms et des dépôts ;
- à la production d’enzymes thermostables ;
- et parfois à la synthèse de composés antimicrobiens ou d’intérêt biotechnologique [6][10][11].
Cela ne veut pas dire qu’une source “guérit” parce qu’elle contient des microbes. Cela veut dire qu’une source chaude naturelle est un écosystème actif, et que ses propriétés ne peuvent pas être réduites à de l’eau chaude minéralisée.
Conclusion
Le sol d’une source chaude n’est pas un décor. C’est une composante essentielle du système.
Il sélectionne, abrite, structure et nourrit une partie du vivant qui donne à la source son identité. Entre la chaleur, la chimie, les gradients, les biofilms, les dépôts minéraux et les communautés microbiennes, une source chaude apparaît moins comme un simple bassin que comme un milieu vivant complet.
C’est sans doute pour cela qu’une source naturelle bien préservée ne ressemble jamais tout à fait à une eau chaude ordinaire. Elle ne se contente pas d’être chaude. Elle porte un monde.
[1] Trevors JT. (2010). One gram of soil: a microbial biochemical gene library.
[2] Thiele-Bruhn S. (2021). The role of soils in provision of genetic, medicinal and biochemical resources.
[3] Luo C, et al. (2024). Rhizosphere microbiome regulation: Unlocking the potential for plant growth.
[4] Cole JK, Peacock JP, Dodsworth JA, et al. (2013). Sediment microbial communities in Great Boiling Spring are controlled by temperature and distinct from water communities.
[5] Najar IN, Sharma P, Das S, et al. (2022). Bacterial diversity, physicochemical and geothermometry of South Asian hot springs.
[6] Kostešić E, et al. (2023). Microbial Diversity and Activity of Biofilms from Geothermal Springs.
[7] Fouke BW. (2011). Hot-spring Systems Geobiology: abiotic and biotic influences on travertine formation at Mammoth Hot Springs, Yellowstone National Park, USA.
[8] Venturi S, Crognale S, Di Benedetto F, et al. (2022). Interplay between abiotic and microbial biofilm-mediated processes for travertine formation: Insights from a thermal spring.
[9] Rawat N, Joshi GK. (2019). Bacterial community structure analysis of a hot spring soil by next generation sequencing of ribosomal RNA.
[10] Mahajan GB, Balachandran L. (2017). Sources of antibiotics: Hot springs.
[11] Alrumman S, Mostafa YSM, Al-Qahtani S, Taha THT. (2018). Hydrolytic enzyme production by thermophilic bacteria isolated from hot springs in the southern region of Saudi Arabia.
[12] Magne F, Gotteland M, Gauthier L, et al. (2020). The Firmicutes/Bacteroidetes Ratio: A Relevant Marker of Gut Dysbiosis in Obesity?
[13] Belizário JE, Faintuch J, Garay-Malpartida M. (2015). Gut microbiome dysbiosis and immunometabolism: new frontiers for treatment of metabolic diseases.
[14] Rajilić-Stojanović M, de Vos WM. (2014). The first 1000 cultured species of the human gastrointestinal microbiota. FEMS Microbiology Reviews, 38(5), 996-1047.
[15] Qin J, Li R, Raes J, et al. (2010). A human gut microbial gene catalogue established by metagenomic sequencing. Nature, 464, 59-65.
